Climat : chronique d’un bouleversement annoncé
D’ici la fin du siècle, le réchauffement climatique, à raison d’une progression moyenne de 0,1 degré Celsius par décennie en France, entraînera une modification des modes de vie et des équilibres socio-économiques.Cinquante mille morts lors d’étés caniculaires. La forêt des Landes frappée par de nouvelles épidémies une année sur deux. Les stations de La Mongie ou des Orres fermées définitivement faute de neige. Des barracudas au large de Nice. Des insectes exotiques sur la Canebière. Des inondations à répétition à Nîmes et à Arles. Des températures hivernales « québecoises » à Bordeaux. La fin de la production de sauternes. Il ne s’agit pas là de quelques bribes du prochain film d’épouvante à venir sur vos écrans. Non, voilà simplement quelques dommages extrêmes qui pourraient frapper les régions du Grand Sud dans un scénario « sans politique », comme l’appelle Patrick Criqui, du Laboratoire d’économie de la production et de l’intégration internationale. C’est-à-dire un scénario où rien n’est fait pour lutter contre les émissions de gaz à effet de serre, dont la concentration est aujourd’hui plus importante qu’à aucun autre moment au cours des 750 000 dernières années !
Des étés plus secs et moins de gel en hiverCertes, nous n’en sommes pas encore là. Pour autant, le réchauffement climatique est un « coup parti », comme le soulignent de nombreux scientifiques. Autrement dit : il est déjà en cours. Neuf des dix dernières années (1994-2004) sont parmi les plus chaudes que l’hémisphère Nord ait connues au cours des 1 000 dernières années. Au niveau national, la température moyenne a augmenté de 0,1 ºC par décennie au cours du siècle précédent. En fin de XXe siècle, le réchauffement s’est accéléré à raison de 0,6 ºC par décennie sur la période 1976-2003. Les températures minimales comme les maximales sont plus élevées, les étés plus secs tandis que les jours de gel apparaissent moins nombreux.
Plusieurs scénarios ont été envisagésEt demain ? Les scientifiques ne faisant pas de science-fiction, une équipe spéciale du Groupement intergouvernemental d’experts sur le climat (GIEC) a élaboré plusieurs scénarios d’émission de gaz à effet de serre, du « laisser-aller » à la contre-attaque énergique. Aucun n’a été décrété « central » ou « plus probable ». Quel changement climatique dessinent-ils ? À l’horizon 2100, l’augmentation de la température devrait se situer dans une fourchette de 1,8 à 6 ºC à l’échelle de la planète. Pour information : il y a vingt mille ans, au dernier maximum glaciaire, la température moyenne de notre planète était plus froide d’environ 5 ºC, l’Europe et l’Amérique du Nord étant couvertes de glaciers.
Pour la France, le scénario le plus optimiste en termes d’émissions de gaz à effet de serre table sur une augmentation de température moyenne de 2 à 2,5 ºC, le plus pessimiste prévoyant + 4 ºC. Dans cette dernière hypothèse, la température moyenne des trente dernières années de ce siècle (2070-2099) pourrait être sensiblement la même que celle de l’été 2003. Mais, quel que soit le scénario, il est probable que les vagues de chaleur estivales seront plus fréquentes et plus longues, tandis que les précipitations intenses augmenteront
En hiver.Selon Marc Gillet, directeur de l’Office national sur les effets du réchauffement climatique (ONERC), « une hypothèse moyenne pourrait être une augmentation de 5 ºC en France pour 2100 ». L’augmentation des températures moyennes ne doit pas masquer les différences au cours de l’année. Ainsi, l’élévation du mercure s’annonce plus prononcée en été (de + 3,5 ºC à 5 ºC) qu’en hiver. Dans ce bouleversement annoncé - petit ou grand, c’est selon - les régions du Grand Sud se trouveront en première ligne. Exemple : sachant qu’une variation de température de 1 ºC représente un déplacement en latitude de 200 km, Marseille se retrouverait d’ici à la fin du siècle dans la situation de Cordoue aujourd’hui. Certains scientifiques annoncent même une variation de + 6 ºC dans la partie septentrionale du Sud-Ouest en été, pendant la période 2070-2099.
Tous les aspects de la vie concernésEt même en ne retenant qu’un bouleversement « moyen », les impacts concerneront tous les aspects de la vie :
- La santé : pic de mortalité estivale ; élévation sensible du taux de prématurité avec un renforcement corrélatif du taux de mortalité infantile ; risque non négligeable de réapparition d’épidémies ; apparitions d’espèces d’insectes exotiques ; développement de maladies parasitaires dans le triangle Andorre-Nice-Lyon.
- L’économie : variations de la productivité agricole et déplacement des essences forestières ; augmentation des tensions sur les usages de l’eau entre agriculture, eau potable, usages « de confort » et production hydroélectrique.
- Les systèmes naturels : changement dans la productivité et la biodiversité avec un taux accru d’extinctions.
- Les montagnes : diminution de près de la moitié du manteau neigeux conduisant à la remise en cause des stations de sports d’hiver de moyenne montagne.
- Les forêts : environnement plus propice aux feux de forêt ; augmentation très importante du risque épidémique, notamment dans les forêts du Sud-Ouest ; réduction de la productivité des plantations forestières.
- L’eau : tendance à un affaiblissement des débits d’étiages estivaux à l’horizon 2100 dans les bassins du Rhône et de l’Adour-Garonne, dû à l’augmentation de l’évaporation.
Ces dommages potentiels pourraient pourtant aboutir à un retournement complet de la situation, via une « surprise climatique », comme l’interruption du Gulf Stream (courant d’air chaud qui assure à la côte atlantique un climat tempéré bien que se trouvant à la même latitude que le Canada), qui provoquerait alors dans nos régions une baisse brutale des températures, de l’ordre de 5 à 10 ºC.
Réduire les gaz à effet de serreCette liste de « changements » ou de « catastrophes », potentiels les uns comme les autres, ne vise pas à faire frissonner d’effroi le citoyen français. Elle a pour but de faire prendre conscience de la nécessité d’une politique d’atténuation afin de réduire les émissions de gaz à effet de serre : c’est tout l’enjeu du protocole de Kyoto. Pour autant, même appliqué strictement ou renforcé, ce dernier ne produira ses effets que dans cinquante ans. Il diminuera l’ampleur et le rythme du changement climatique futur. Il ne l’arrêtera probablement pas. C’est ce que les scientifiques appellent le « coup parti ». Comme l’ensemble de la France, le Grand Sud devra donc s’adapter.
Jean-Charles Hourcade, directeur de recherche au CNRS et rédacteur du prochain rapport du GIEC, situe ainsi l’enjeu : « Les travaux archéologiques qui ont établi des coïncidences entre transition brutale de climat et mutation en profondeur des sociétés [changement de mode de subsistance, abandon des terres, désorganisation sociopolitique] devraient nous alerter. »
Quelques pistes de travailUn séminaire organisé début février à l’hôtel de région, à Marseille, sur le thème « Comment les régions s’adapteront-elles au climat à venir ? », indiquait d’ailleurs en préambule : « Le réchauffement climatique pose des problèmes fondamentaux d’aménagement du territoire et d’équilibre socio-économique. » Du développement des énergies renouvelables à la promotion des transports en commun, en passant par la sélection des espèces de semences ou la conception de bâtiments et infrastructures plus efficaces en termes d’énergie : des premières pistes de travail y ont été avancées. Car, comme le rappelait récemment Paul Vergés, président de l’ONERC, citant Lao-Tseu : « Une longue marche commence toujours par un premier pas. »
Christophe Deroubaix
Source :
http://www.humanite.presse.fr/journal/2006...06-02-18-824370Florent.