Quand le climat profite aux vignes anglaisesDe notre envoyé spécial dans le Kent, JEAN-FRANÇOIS ARNAUD.
Publié le 24 février 2007Actualisé le 24 février 2007 : 22h35
Le terroir entre Tenterden et Ashford dans le Kent rappelle celui entre Reims et Épernay : des coteaux, un sous-sol crayeux, et surtout des températures qui ne sont plus désormais qu'un degré au-dessous de celles de la Champagne.
Caulkin/AP.Le réchauffement de la planète a des conséquences inattendues. Apparition de nouvelles routes maritimes, faillites de villages en Laponie... Sans oublier l'émergence de mousseux britanniques qui jouent sur le nationalisme pour se poser en alternative aux champagnes français. EN CETTE FIN février, le temps est étonnamment doux à Tenterden (Kent), à une heure de route au sud de Londres : 13 degrés ! Après trois jours d'averses, cette région que l'on appelle le potager de l'Angleterre est verte et luisante comme au mois de mai. « Il y a seulement une semaine, il neigeait, avec une température de -2 °C », note Frazer Thompson, le PDG de Chapel Down, premier producteur de vin en Grande-Bretagne. Une façon de souligner que la météo réserve tous les ans de nouvelles surprises.
Frazer est convaincu que le réchauffement de la planète dont tout le monde parle est une excellente chose pour lui et pour sa région. Depuis qu'il a observé que le climat du Kent - un degré plus froid que celui du vignoble champenois - était excellent pour produire des vins pétillants, il a décidé de faire de sa marque l'alternative anglaise à Lanson et Veuve Clicquot.
Cet ancien cadre de chez Heineken, spécialiste du marketing, a prévu d'accroître ses vignobles de 300 hectares en cinq ans pour atteindre 400 hectares. La greffe est d'autant plus facile que le terroir entre Tenterden et Ashford rappelle singulièrement celui que l'on trouve entre Reims et Épernay : une succession de coteaux, certains exposés au sud, une météo douce et humide et un sous-sol crayeux. « Quand nous repérons un terrain bien exposé, nous nous efforçons de convaincre son propriétaire d'y planter de la vigne et de nous vendre son raisin. » C'est d'autant plus facile que, hormis quelques maraîchers spécialisés dans les fruits rouges, l'agriculture est sinistrée dans la région. Les chaînes de supermarchés comme Tesco se fournissent à l'étranger en fruits et légumes.
Ainsi, peu à peu, la vigne anglaise importée par un colonel à la retraite dans les années 1960, est passée du statut de curiosité horticole à une véritable activité économique. « À l'origine nous ne faisions pousser que des variétés venues d'Allemagne ; aujourd'hui, nous développons les cépages français : chardonnay, sauvignon, pinot. » L'entreprise délaisse ses vins blancs à l'allemande pour les « traditional bottle fermented sparkling wines » (vins pétillants fermentés traditionnellement en bouteille).
Le consommateur veut de la proximitéEt Frazer Thompson, qui se flatte d'être très francophile, sait qu'il peut jouer sur le sentiment antifrançais qui sommeille dans chaque Anglais. « Think British, drink British », peut-on lire sur ses catalogues. « Nous n'avons pas les moyens de faire de la publicité, mais il y a beaucoup d'articles sur nous dans la presse anglaise, à chaque nouvelle campagne antifrançaise », s'amuse Frazer Thompson. Il note aussi que les consommateurs anglais veulent revenir à une production locale, synonyme de qualité et de traçabilité, et que désormais l'Angleterre est un pays où le vin détrône la bière.
Pour l'heure, cette concurrence locale est une piqûre de moustique pour le vin français. Le marché britannique du vin, l'un des trois premiers de la planète, engloutit 1,6 milliard de bouteilles chaque année. Le champagne français représente 400 millions de bouteilles ; le mousseux local, seulement 500 000 bouteilles. Mais déjà, la réputation des vins de la « perfide Albion » commence à se répandre. Tout le monde se souvient ici qu'en 2003, année de canicule, la vendange a été exceptionnelle et que, lors des concours oenologiques, les vins dégustés à l'aveugle supplantent leurs concurrents français. Mieux encore, on murmure dans le Kent que plusieurs grandes marques de champagne, présentes en Californie, cherchent à s'installer ici. « Contrairement aux vignobles français, les rendements sont très faibles », souligne Paul Tracy, directeur du site Internet Fine Wines World. De plus, la production de champagne est une activité coûteuse en capitaux. « Nous stockons nos bouteilles pendant cinq ans avant de les vendre, signale Frazer Thompson. Aussi pour avoir de la trésorerie nous faisons du vin rouge, que nous vendons plus vite. » Faute avouée... Le vin rouge anglais, même avec une jolie bouteille et une élégante étiquette déroute l'amateur de bordeaux. De couleur claire, très léger en bouche, il lui manque encore les journées d'ensoleillement que le réchauffement global lui offrira dans plusieurs décennies seulement. Qu'importe, il s'agit de séduire un consommateur aux attentes nouvelles, qui va préférer acheter du vin bio plutôt que du vin bon.
Source :
http://www.lefigaro.fr/eco/20070224.FIG000..._anglaises.htmlFlorent.