Une France tropicale !
L'Hexagone se réchauffe plus vite que la Terre. En 2070, la météo alternera canicules estivales et déluges hivernaux.Frédéric Lewino
Samedi 10 août 2050, Paris. La famille Dias est aux anges. Après dix jours de canicule, Météo France annonce enfin le retour de la fraîcheur sur Paris. Seulement 34°C ! « Moi, j'irais bien faire une balade à dos de chameau dans le bois de Boulogne », s'exclame Elsa, 8 ans. Sa grande soeur, Sarah, 13 ans, n'est pas d'accord : « Papa ! t'avais promis de m'amener sur les quais de la Seine, pour me dire comment c'était, quand y avait de l'eau qui coulait ! » Gwendoline, la mère, met tout le monde d'accord : « Nous irons pique-niquer sous les palmiers de Fontainebleau. Daniel, as-tu fait le plein d'hydrogène de la voiture ? » Federico, 15 ans, lève le nez d'un vieux magazine trouvé dans le grenier : « Ecoute, Papa, c'est trop drôle, dans ce vieux magazine y'a un type qui prétend que le réchauffement est une exagération de scientifiques. »
Cette saynette d'anticipation, un tantinet exagérée, traduit néanmoins les bouleversements climatiques qui nous attendent sûrement. Cette fois-ci, c'est du béton : le quatrième rapport du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), qui vient d'être rendu public cette semaine, enfonce le clou : oui, la planète est gagnée par une fièvre d'origine humaine. Le léger doute qui persistait encore se dissout définitivement. Les 500 scientifiques présents à la conférence ont resserré leur fourchette : on passe désormais à une prévision de 2 à 4,5 degrés pour 2100, au lieu des 1,4 à 5,8 originellement prévus. Si le monde continue à ne carburer qu'aux énergies fossiles, c'est bien sûr la partie haute de la fourchette qui est la plus probable. Or il s'agit là d'une moyenne mondiale ! Tous les pays ne sont pas dans la même barque solaire. Plus ils sont loin de l'équateur, plus le bain turc promet de se faire sentir. La France, placée à mi-chemin entre l'équateur et le pôle Nord, doit s'apprêter à subir une bonne suée. C'est du reste ce qu'on observe depuis quelques décennies. L'année 2006 en est le meilleur exemple : alors que la hausse terrestre a été de 0,42 °C, la France s'est enflammée de 1,1 °C.
Quant à en conclure que la tiédeur qui a régné jusqu'à la mi-janvier, avec des bonds de 10 à 15 °C certains jours, découlerait du réchauffement planétaire, c'est aller trop vite en besogne. Cette chaleur hivernale n'est absolument pas symptomatique des bouleversements à venir. Les modèles climatiques prévoient pour la France un réchauffement principalement l'été et des pluies accrues l'hiver.
Aujourd'hui, ces modèles simulant la Terre sont de plus en plus crédibles. Ils reproduisent sa météo selon un maillage de 300 kilomètres de côté. Les chercheurs enfournent dans leurs ordinateurs des millions de données climatiques, physiques, atmosphériques, géologiques, océaniques... Et, désormais, même les nuages, les poussières atmosphériques et les courants marins sont intégrés. Ce qui permet de simuler avec une excellente précision l'évolution de la Cocotte-Minute terrestre sur des décennies, heure par heure. Il en existe une vingtaine dans le monde dont la synthèse a permis d'établir le diagnostic du GIEC. Pour sa part, la France développe deux modèles en parallèle : Arpège, de Météo France, et LMDZ, du Laboratoire de météorologie dynamique du CNRS.
Demander à ces deux modèles planétaires de se concentrer sur le seul climat hexagonal est impossible, car le maillage de 300 kilomètres réduit la France à neuf cases. « A cette échelle, les Alpes sont rejetées vers la Suisse, les Pyrénées au centre de l'Espagne, et le Massif central n'est pas représenté », note Michel Déqué, de Météo France. Impossible donc d'obtenir la moindre précision. Aussi les informaticiens ont-ils dû ruser. Le maillage terrestre a été déformé afin qu'il assure une trame de 60 kilomètres au niveau de la France, mais de 450 kilomètres aux antipodes. Ainsi, le modèle à maillage variable d'Arpège de Météo France a pu émettre un diagnostic pour les années 2070-2100, celui qui figure sur les cartes (voir pages suivantes). La version LMDZ fournit une analyse comparable.
Une simulation du climat européen a été également réalisée en fondant ensemble les résultats de sept modèles climatiques développés par nos voisins. L'hypothèse adoptée est que le monde continue à émettre des gaz à effet de serre en quantité. Pour la France, on obtient un réchauffement hivernal de 3 à 4 degrés dans les Alpes et de 2 à 3 degrés ailleurs. En été, la hausse est plus forte : de 3 à 4 degrés près de la Manche, de 5 à 6 degrés dans le Sud-Ouest, et de 4 à 5 degrés dans le reste du pays. Les précipitations augmentent en hiver surtout en montagne, mais diminuent en été.
« Les différences de températures peuvent paraître modestes. Pour des régions connaissant le même type de climat, une variation de température de 1 °C représente tout de même un déplacement en latitude de 200 kilomètres », explique Serge Planton, de Météo France. Stéphane Hallegatte, du Centre international de recherche sur l'environnement et le développement (Cired) et de Météo France, a mis à contribution plusieurs modèles climatiques pour anticiper la météo des grandes villes européennes dans un siècle. Avec le modèle britannique, Paris se retrouvera à la fin du siècle affublé du climat de Cordoue ! Notons tout de même qu'Arpège se contente de le situer à Bordeaux. « Nos simulations sont conçues pour inciter les acteurs économiques comme les énergéticiens, les architectes et les responsables politiques à anticiper le réchauffement. Mais ils sont encore trop peu nombreux à le faire », note Hallegatte.
Un réchauffement moyen ne dit pas grand-chose au grand public qui, après tout, peut se réjouir d'un hiver plus doux. En revanche, ce qui frappe les esprits, ce sont les événements extrêmes, telles les tempêtes, les inondations, les canicules. Ces dernières sont encore relativement faciles à prévoir. Arpège estime que les jours de grosses chaleurs (supérieures à 35 ° C) déferleront dans le Sud-Ouest et la Provence : entre 2 et 3 jours actuellement, contre 20 vers 2070. Et encore ne s'agit-il que d'une moyenne annuelle. Certains étés devront affronter des canicules de plus de 40 jours. Ce sera 2003 chaque année ! En revanche, la pointe de la Bretagne devrait rester épargnée par les grandes chaleurs.
Le nombre de jours de pluie diluvienne (+ de 20 millimètres par jour) est lui aussi censé augmenter en hiver dans le nord et l'ouest du pays. Le compteur de la façade Atlantique devrait grimper de 2 à 5 par an. En moyenne. Dans le Sud, les pluies d'automne sont trop liées aux reliefs locaux pour qu'elles puissent être modélisables.
Reste la grande question qui fait fantasmer les cinéastes : et si le radiateur de l'Europe occidentale, le Gulf Stream, venait à s'arrêter ? Cela sonnerait-il le retour d'une ère glaciaire ? Bêtise. A la lueur de nouvelles données océaniques et météorologiques, le risque d'un arrêt total s'éloigne. Et quand bien même, la France ne ressemblerait pas à la Sibérie. Rappelons que le Gulf Stream est un courant océanique qui part se charger en chaleur du côté des Bahamas pour remonter le long de l'Europe. C'est une bretelle de la circulation thermohaline qui fait le tour de la planète. Il possède deux moteurs : la plongée de ses eaux salées dans les abysses de l'Atlantique Nord et les vents du sud. Ce qui est à craindre, effectivement, c'est qu'en raison d'une pluviométrie accrue sur l'Atlantique Nord les eaux de surface dessalent, s'allègent et donc ne puissent plus plonger. Mais, dans ce cas, il reste les vents du sud qui assurent les quatre cinquièmes de la poussée. Conclusion : seul un ralentissement est véritablement à craindre. Par ailleurs, le Gulf Stream n'est pas seul à réchauffer l'Europe : il y a aussi les vents du sud actionnés par l'anticyclone des Açores, qui sont freinés sur la France grâce aux Alpes et aux Pyrénées. Le réchauffement terrestre ne devrait pas les désamorcer.
Bref, même si le Gulf Stream devait connaître un coup de mou, Serge Planton, de Météo France, ne s'attend même pas à une chute du thermomètre : le réchauffement dû au gaz carbonique ne serait qu'écorné. Bref, la famille Dias peut d'ores et déjà se préparer à affronter le climat de ses ancêtres ibériques
Infographie :
http://www.lepoint.fr/static/infographie/P...4/050climat.pdfSource :
http://www.lepoint.fr/sciences/document.html?did=188841Florent.