Un lac glaciaire menace de dévaster des villages suisses
Depuis cet été, la communauté des chercheurs européens en risques glaciaires suit de près l'évolution d'un lac qui s'est formé sur le bas glacier de Grindelwald, dans l'Oberland bernois. Cette retenue d'eau est apparue en 2006, suite à la chute, à l'extrémité du glacier, d'importants matériaux morainiques - des débris minéraux accumulés par le glacier et libérés par sa fonte - qui font désormais office de digue et empêchent l'écoulement naturel des eaux de fonte et de pluie en été.
Le lac n'a, depuis, cessé de grossir. Il menacera à terme de déborder ou de faire céder la digue, ce qui entraînerait des inondations catastrophiques, voire le déversement d'une "lave torrentielle" dans la vallée. Des lieux hautement touristiques - villages, stations de sports d'hiver et hameaux, jusqu'à la ville d'Interlaken, au bord du lac de Brienz - seraient alors touchés. Moins pressées que les chercheurs, qui leur ont remis depuis fin septembre un rapport sur la situation, les autorités cantonales de Berne ont enfin rendu public le problème, vendredi 17 octobre.
DES ÉVOLUTIONS RAPIDES
Martin Funk, chercheur au Laboratoire de construction hydraulique, hydrologie et glaciologie de l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich, a découvert le phénomène. Celui-ci est une conséquence de la fonte accéléré du Grindelwald, qui, depuis 1850, a perdu 200 mètres d'épaisseur. Fin septembre, le glaciologue, qui s'est rendu sur place, constatait que, depuis mai, le volume du lac avait plus que doublé, passant de 1,3 million à 2,7 millions de m3.
Dans son rapport, le chercheur qualifie de "très inquiétante" la situation. "Cet été, le lac s'est rempli deux fois et vidangé sans provoquer de dégâts. Mais on n'est pas passé loin de la catastrophe", explique-t-il. Durant cet hiver, la situation devrait rester stable. Mais dès l'été 2009, le lac pourrait continuer à grossir, augmentant le risque d'une vidange brutale.
Face à une telle perspective, les autorités cantonales bernoises se sont voulues rassurantes. Le lac, ont-elles assuré, est sous "surveillance constante". Si une intervention directe sur l'étendue d'eau est exclue pour le moment, en raison des risques d'éboulement, la construction d'un tunnel sous la roche (dans lequel pourrait s'écouler l'eau en cas de crue) ou d'un système de barrages qui permettrait de ralentir le débit de la crue est envisagée.
"Ces solutions permettent d'éviter de gros dégâts, mais elles ne suppriment pas le problème", estime Christian Vincent, du Laboratoire de glaciologie et géophysique de l'environnement de Grenoble. Ce chercheur a supervisé, en qualité d'expert, le siphonnage, à l'été 2005, d'un lac supra glaciaire qui s'était formé sur le glacier de Rochemelon (Savoie). Avec ses collègues, il avait alerté, en 2004, la préfecture des risques importants de débordement.
"Tous les lacs glaciaires ne sont pas dangereux. Mais avec le recul accéléré des glaciers, les situations évoluent très vite", ajoute-t-il. En juillet 2002, il a fallu pomper d'urgence un lac qui s'était formé à la surface du glacier du Belvédère du mont Rose (Italie) et menaçait d'engloutir le village de Macugnaga.
Ailleurs, dans l'Himalaya, dans les Andes ou en Asie centrale, la situation reste mal connue. En 2002, un rapport du Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE) estimait qu'avec le recul des glaciers, vingt lacs s'étaient formées au Népal et vingt-quatre au Bhoutan, tous potentiellement dangereux.
Pour la plupart, il s'agit de lacs retenus par des barrages de moraines instables. Surendra Shrestha, un expert népalais du PNUE, indiquait alors "qu'à moins que des mesures soient prises d'urgence, n'importe lequel d'entre eux pourrait déborder dans cinq à dix ans, ce qui risquerait d'être catastrophique pour les personnes et les biens se trouvant à des centaines de kilomètres en aval".
Source : Lemonde.fr